Depuis quelques jours une "trend" (= tendance) sur les réseaux sociaux, et notamment Tiktok, consiste à interroger des personnes (spécifiquement des personnes perçues comme femmes) en leur demandant si elles préféreraient se trouver dans une forêt seule avec un homme, ou un ours. La plupart des personnes interrogées répondent qu'elles préféreraient se trouver avec un ours plutôt qu'un homme, et cette révélation est assez choquante pour beaucoup d'hommes qui ne comprennent pas cette réponse.
Alors, un homme ou un ours ?
Prenons la question d'un point de vue statistique. D'après une étude de Giulia Bombieri on recense 664 attaques d'ours contre un humain entre 2000 et 2015 dans le monde, dont 95 auraient été mortelles (soit 14,3%). Autrement dit on compte moins de 45 attaques d'ours contre des humains par an dans le monde entier, soit environ 6 êtres humains tués par an par un ours dans le monde. Le site statistica recense 144 femmes tuées par leur conjoint ou ex-conjoint en France sur la seule année 2015. Une femme a donc 2400% plus de chance d'être tuée par un homme qu'elle aime ou a aimé que par un ours. Et nous ne parlons là que des meurtres : on estime à environ 217 000 le nombre de femmes qui subissent un viol, une tentative de viol ou une agression sexuelle chaque année en France ; une femme a donc 3 616 666% plus de chance de subir une violence sexuelle que d'être tuée par un ours, violences sexuelles commises à 82% par des hommes. TROIS MILLIONS DE FOIS PLUS.
Mais là nous ne parlons que de chiffres, de statistiques ; ce n'est pas ce que ces femmes ont en tête lorsqu'elles répondent à la question. Nous savons toutes que les chiffres sont élevés, mais la plupart ne les connaissent pas exactement : leur réponse est basée sur l'expérience. Nous avons toute déjà expérimenté une situation au cours de laquelle un homme nous a fait nous sentir en danger. Un homme qui nous suit dans la rue, un dragueur lourd au bar, des menaces de mort ou de viol sur les réseaux sociaux, voire même une agression sexuelle ou un viol. Et si une femme est assez chanceuse pour y avoir échappé, elle connaît forcément des amies qui sont dans cette situation. Il suffit de demander aux femmes de son entourage : nous avons toutes une histoire à raconter.
Il faut bien comprendre que les violences faites aux femmes sont un problème systémique dans notre société, et pas des crimes isolés. Il est d'ailleurs intéressant de noter qu'on parle de "violences faites aux femmes" alors qu'on devrait plutôt dire "les violences commises par les hommes sur les femmes". Il faut replacer l'agresseur au centre du problème, parce que le problème vient d'eux. De même qu'on dit qu'une femme "s'est faite violée", alors qu'on devrait dire "elle a été violée" : elle n'a rien fait, elle a subi.
Les femmes passent leur vie à essayer de ne pas se faire violer ou tuer, en réfléchissant à comment elles s'habillent selon les endroits qu'elles vont traverser, en s'organisant entre elles pour garantir leur sécurité (prévenir lorsqu'elles sont rentrées chez elles, donner l'adresse de leur rencard en cas de problème...). Il existe même des applications dont le seul but est de garantir leur sécurité, comme The Sorority, qui permet de signaler une situation dangereuse aux autres personnes autour pour qu'elles puissent intervenir. C'est complètement dingue de devoir en arriver là, mais c'est malheureusement nécessaire. Une phrase célèbre dit "plutôt que de protéger vos filles, éduquez vos fils" : il faut replacer les auteurs de violence au centre des préventions. Depuis de trop nombreuses années les politiques centrent leurs préventions sur les femmes, en les responsabilisant pour les violences qu'elles subissent. En faisant semblant d'ignorer qui commettent ces violences, on leur permet de continuer d'exister.
L'homme, prédateur culturel ?
Rien dans la nature humaine ne prédétermine un homme aux violences envers les femmes. On entend souvent parler d'instincts, de testostérone, de pulsions sexuelles...
- Les problèmes de libido peuvent très facilement être assouvis seuls : il y a suffisamment de vidéos pornographiques sur internet et toute personne ayant au moins une main est capable de se satisfaire seule.
- Le désir sexuel n'est pas un besoin primaire. Boire, manger, avoir un toit... sont des besoins primordiaux pour la survie d'un individu, le sexe n'en fait pas partie.
- S'il s'agit réellement d'un problème de testostérone ou d'incapacité de se contrôler, c'est donc bien que tous les hommes sont dangereux ? Qu'ils sont tous des prédateurs en puissance ? Non ? C'est pourtant la conséquence logique de cet argument... Le simple fait qu'il existe des hommes capables de vivre sans tuer ou agresser des femmes est la preuve que cet argument est tout simplement du bullshit
Alors pourquoi s'agit-il d'un problème systémique ? Parce que la société éduque les hommes à être violents envers les femmes, à ne pas les considérer comme des êtres humains à part entière, mais comme des trophées à collectionner. Les mouvements masculinistes visent à objectiver les femmes et à attiser la haine des hommes contre elles. Cette haine a parfois dégénéré en poussant des hommes à commettre des attentats dans le seul but de tuer des femmes. La tuerie la plus connue est certainement celle de l'école polytechnique de Montréal, au cours de laquelle Marc Lépine, un homme canadien, ouvre le feu dans l'école Polytechnique de Montréal, tuant quatorze femmes. Le caractère misogyne et politique de la tuerie a longtemps été nié, alors que Lépine a spécifiquement séparé les femmes des hommes dans une salle de classe en encourageant les hommes à s'enfuir et ne tirant que sur les femmes. Dans une lettre retrouvée sur lui après son suicide et longtemps cachée par la police, il explique détester les féministe et souhaiter les tuer.
#NotAllmen
Encore une fois, ça n'est pas le sujet. L'objectif n'est pas de pointer du doigt tous les hommes, mais de mettre en lumière un sentiment d'insécurité partagé par l'ensemble des femmes. Oui, nous sommes conscientes que tous les hommes ne sont pas des brutes. Non, là n'est pas le problème. Oui, nous avons peur de tous les hommes. J'ai l'impression de devoir faire cet aparté à chaque article, je vous renvoie donc à l'article sur le Not all men pour une pensée plus développée sur ce sujet.
Conclusion
Oui, la plupart des femmes préféreraient croiser un ours seul dans la forêt plutôt qu'un homme. D'ailleurs, la plupart des pères préféreraient aussi que leur fille croise un ours plutôt qu'un homme. Oui, les hommes sont bien plus dangereux pour les personnes perçues comme femmes que le sont les ours ; les chiffres le prouvent, l'expérience le prouve, la sociologie le prouve. Non, tous les hommes ne sont pas des agresseurs. Oui, tous les hommes font partie du problème. Non, les femmes ne pensent pas que tous les hommes sont des violeurs. Oui, il y a des solutions, à condition que nous agissions tous ensemble, de façon collective.